Mais qu’est-ce qui les fait lire comme ça ? L’histoire de la femme qui a fait lire des millions d’enfants (suite)

PARTIE 2

Article de Jean Hassenforder à propos du livre de Geneviève Patte Mais qu’est-ce qui les fait lire comme ça ? L’histoire de la femme qui a fait lire des millions d’enfants (Paris : Les Arènes – L’École des loisirs, 2015)

CES HOMMES ET CES FEMMES AU CŒUR INTELLIGENT

L’influence de la « Joie par les livres » s’est manifestée tant en France qu’à l’étranger. Et là encore, des rencontres fécondes sont advenues. Geneviève nous raconte ainsi la visite de Joseph Wresinski qui a marqué le début d’une vraie collaboration avec ATD-Quart Monde (pp. 135-136). C’est aussi le dialogue heuristique qui s’engage avec le pédopsychiatre René Diatkine. « René Diatkine aimait rappeler l’apport des vraies rencontres. Ma rencontre avec lui a été déterminante… Nos intérêts  se sont rejoints autour d’un même souci : créer partout les conditions favorisant l’accès de tous à la lecture, en privilégiant ceux qui habituellement sont éloignés du monde de l’écrit  (p.180). « Chercheur et thérapeute, René Diatkine a enrichi considérablement nos pratiques, parce que les séminaires qu’il a animés à notre intention ont renforcé chez nous le goût de l’observation… Observez, écrivez, ne négligez pas les détails. Ils sont porteurs de sens… L’observation éclaire nos pratiques. Elle met au cœur de notre métier ce qui est fondamental : la médiation » (pp. 185-186).

« Avec Serge Boimare, revenir aux histoires qui ont traversé les âges » : voici une autre rencontre impressionnante. « Serge Boimare raconte comment des enfants refusant volontairement tout apprentissage scolaire sont capables de se prendre de passion pour des œuvres classées parmi les grands livres de notre patrimoine littéraire : la Bible, l’Odyssée, les grands mythes classiques, les contes de Grimm ou les œuvres de Jack London et de Jules Verne… » (p. 197).

Geneviève nous dit combien toutes ces rencontres ont été fécondes : « René Diatkine, Sarah Hirschman et Serge Boimare, ces hommes et ces femmes au cœur intelligent, pour reprendre l’expression de Hannah Arendt, m’ont, chacun à leur manière, beaucoup inspirée pour ce qui est au cœur même de mon métier… Ils partagent une même confiance: les rencontres que les bibliothèques proposent, peuvent contribuer à transformer les vies les plus difficiles en ouvrant par la lecture, des voies nouvelles… J’ai beaucoup reçu de ces personnes que j’admire pour leur humanité… Voilà ce qui a toujours animé mes interventions en France et dans le vaste monde, notamment dans les pays du Sud, là où des bibliothécaires souhaitent insuffler un esprit nouveau à leurs institutions (pp. 201-202).

EXPERIENCES DYNAMIQUES DANS LES PAYS DU SUD

Au long de cet itinéraire, Geneviève s’est ainsi rendu dans de nombreux pays du Sud qui ont fait appel à elle. Ce livre nous décrit ces nombreuses missions à l’étranger. Ces missions ont été à l’origine de belles rencontres. Parce qu’elle est entrée en sympathie avec ses interlocuteurs, Geneviève a beaucoup appris des expériences en cours aujourd’hui en Amérique latine, en Afrique, en Asie.

Dans un contexte de pauvreté et souvent d’injustice, Geneviève nous décrit une multitude d’expériences de terrain, riches en générosité et en humanité. « Ce qui me frappe, c’est l’imagination de ces passeurs, la diversité de ces petites unités de lecture parce qu’est prise en compte la diversité des personnes et des situations… Ainsi, à Guanajuato au Mexique, pour offrir le plaisir d’histoires racontées, Liliane n’hésite pas à utiliser les longs moments passés dans ces autocars brinquebalants qui font partie du paysage latino-américain. Et là elle raconte, elle montre des albums au fil des pages… A Mexico, une ou deux fois par semaine, en soirée, Nestor accueille chez lui parents, jeunes et enfants du quartier… L’espace de lecture, aménagé dans une pièce de sa maison, ouvre sur la rue…Ici, on raconte, on lit à haute voix des textes qui touchent, on échange des impressions. L’ambiance est joyeuse… Ailleurs encore, dans un jardin public de Jinotepe, au Nicaragua, entre balançoire et toboggan, il y a comme une sorte de petit abri, fait de bric et de broc, où des enfants s’arrêtent pour de longs moments de lecture. Ils peuvent s’installer à de petites tables. Le choix des livres est remarquable tout comme la concentration des enfants au milieu de l’agitation ambiante (pp. 248-250). « J’ai donc vu à l’œuvre ces modestes pionniers. J’ai admiré leur simplicité, leur goût de l’excellence, la rigueur de leur jugement. J’ai aimé  leur gaieté. Leur enthousiasme est contagieux. Ainsi naissent et se développent ici et là des initiatives qui font tache d’huile. Le travail en réseau est essentiel pour ces petites unités… » (p. 250).

Geneviève cite le grand éducateur brésilien : Paulo Freire : « Les hommes s’éduquent ensemble dans la transformation du monde ». « J’ai rencontré sur mon chemin des initiatives éclairées par le même esprit et dans des lieux pourtant différents. Les auteurs ont en commun le même désir de rejoindre les marges, de se rapprocher de ceux qui souvent ne sont pas reconnus par les instances éducatives et culturelles. Ils ont une haute idée de la lecture et des bibliothèques. Ils sont habités par un souci de justice qui les amène à porter beaucoup de leurs efforts sur les oubliés. Parce qu’ils s’en rapprochent et les écoutent, ils connaissent la richesse de ces personnes victimes d’exclusion et ils créent des espaces de rencontre où celles-ci peuvent pleinement trouver leur place et avoir voix au chapitre (p. 214). Il y a ainsi, dans ces pays du Sud, une chaleur humaine et une vitalité que l’on découvre à travers des récits de rencontres avec des personnes exceptionnelles.

« DONNEZ-NOUS DES LIVRES, DONNEZ-NOUS DES AILES »

Ce livre se déroule en de courts chapitres, couvrant chacun un thème précis : un épisode de vie, une rencontre, une activité, un livre, une question… au total plus de 130 séquences, des unités de lecture facilement accessibles. On peut lire telle ou telle d’entre elles. On peut également entrer dans le déroulé du livre et le lire de bout en bout. On y découvre un mouvement de rencontre en rencontre, de découverte en découverte. Ce livre nous ouvre un horizon. « La bibliothèque est une terre d’envol ». « Donnez-nous des livres, donnez-nous des ailes » selon la belle formule de Paul Hazard. Il y a là comme une source où l’on vient goûter cette eau vive de la lecture et de la rencontre, un lieu où chacun est reconnu et peut faire entendre sa voix, où l’on apprécie un vivre-ensemble singulier. Là, je suis témoin de l’éveil de l’enfant qui, à la faveur de ses découvertes, naît au monde et s’étonne, et j’ai le plaisir de partager cela avec ceux qui sont sensibles à l’esprit d’enfance » (p. 262).

fin


ENGLISH

PART 2

THESE MEN AND WOMEN WITH INTELLIGENT HEARTS

The influence of “Joy through Books” was manifest both in France and abroad.  Here again, fruitful encounters occurred. Geneviève tells us about the visit of Joseph Wresinski, which marked the start of a true collaboration with ATD-Quart Monde.  There was also a heuristic dialogue with the child psychiatrist René Diatkine, who “loved to recall the benefits of true encounters.  My meeting with him was a turning point. …  Our interests coincided:  to create everywhere we could those conditions that fostered access by everybody to reading, by privileging those who were usually remote from the world of writing … . A scholar and therapist, René Diatkine considerably enriched our practices because the seminars he led for us strengthened our taste for – and skill at – observation…  He taught us to observe and write, and not to neglect details that are the bearers of meaning.  Observation illuminates our practice.  It puts at the heart of our profession what is fundamental to it: mediation.”

Thanks to an encounter with Serge Boimare, we came back to the stories that have traveled through ages and can make a lasting impression.  “Serge Boimare recounted how children who were voluntarily refusing any school learning were capable of listening and being seized by a passion for works considered among the great books of our literary heritage:  the Bible, The Odyssey, the great classical myths, Grimm’s tales, and the books of Jack London and Jules Verne….”

Geneviève Patte explains how fertile all these encounters were:  “René Diatkine, Sarah Hirschman and Serge Boimare, these men and women with intelligent hearts (in Hannah Arendt’s phrase) – each inspired me about the heart of my profession … They shared the same confidence: the encounters offered by libraries may contribute to transforming the most difficult lives by opening up new avenues … I received much from these people whom I admire for their humanity… This has always animated my lectures in France and the world beyond, especially in countries of the South where librarians wish to breathe a new spirit into their institutions.”

DYNAMIC EXPERIENCES IN SOUTHERN COUNTRIES

Throughout her itinerary, Geneviève went to the many countries in the South that called upon her.  This book describes several such foreign missions, which were also the source of many fine encounters.  Because she was in sympathy with her interlocutors, Geneviève learned a lot from such experiences in Latin America, in Africa, and in Asia.

In contexts of poverty and often of injustice, she speaks of a multitude of field experiments that are rich in generosity and humanity. “What struck me was the imagination of these “passers-on”, the diversity of small reading units that took into account the diversity of readers and situations…  For example, in Guanajuato in Mexico, to offer the pleasure of stories being told aloud, Liliane did not hesitate to use the long periods spent in swaying buses that are part of the Latin- American landscape: as she was telling the stories, she showed the illustrations on the pages… Also, in Mexico, once or twice a week in the evening, Nestor welcome to his home neighborhood parents, youths and children … The reading space, arranged in a room of his house opens onto the street, and here, people read aloud texts that touch people and who exchange impressions. The ambiance is joyous…  Elsewhere, in a public garden in Jinotepe, Nicaragua, between the playground swing and the slide, there is a little shelter made of bits and pieces, where children can stop for long reading spells. They set up little tables.  The choice of books is remarkable, as is the concentration of the children amid the agitated surroundings.  “I saw the work of these modest pioneers. I admired their simplicity, their taste for excellence and the rigor of their judgment.  I loved their gaiety, and their enthusiasm was contagious. Thus, here and there were developed initiatives that spread quickly. Networking was essential for these small units… “

Geneviève cites the great Brazilian educator Paulo Freire: “People educate together in the transformation of the world.”  Along my path I encountered initiatives illuminated by the same spirit but that were located in very different places.  Their leaders shared the same desire to reach out to the margins, to get closer to those who were often not recognized by educational and cultural bodies. They had high expectations of reading and libraries. They were driven by a concern for justice that led them to spend much of their effort on the forgotten ones.  Because they got close to and listened to them, they knew the richness of people who are victims of exclusion; they created meeting spaces where these learners could fully find their place and have a civic voice.”  Thus in the Southern countries, there was a human warmth and vitality that is discovered through stories of encounters with exceptional persons.

‘GIVE US BOOKS, GIVE US WINGS,’

Patte’s book unfolds in short chapters, each covering a precise theme: an episode in her life, a meeting with someone new, an activity, a book, a question… overall more than 130 topics are easily accessible to the reader. One can read them in random order, or else follow the book from beginning to end as a movement from encounter to encounter, discovery to discovery.  This book opens a new horizon.  “The library is like a flight deck’. ‘Give us books, give us wings,’ in Paul Hazard’s beautiful phrase.  Or like a spring where one can taste the water of reading and encountering, a place where each person is recognized and can make her voice heard and come to appreciate a singular way of living together.  There, I can witness the awakening of a child, who thanks to her/his discoveries, is born into the astonishing world, and I have the pleasure of sharing that with those who are sensitive to the spirit of childhood.”

fin


ESPAÑOL

PARTE 2

ESOS HOMBRES Y MUJERES CON UN CORAZÓN INTELIGENTE

La influencia de «La Joie par les Livres» se hizo sentir tanto en Francia como en el extranjero. Y de nuevo se dieron fructíferos encuentros. Geneviève nos cuenta la visita de Joseph Wresinski, que marcó el comienzo de una colaboración con ATD-Cuarto Mundo (p. 135-136). También cuenta el diálogo heurístico que estableció con el psiquiatra infantil René Diatkine: “René Diatkine solía insistir en la importancia de los verdaderos encuentros, el mío con él fue decisivo … Nuestros intereses convergieron en torno a la misma inquietud: crear condiciones que favoreciesen el acceso de todos a la lectura, privilegiando aquellos que generalmente estaban alejados del mundo de lo escrito … (pág. 180). Investigador y terapeuta, Diatkine enriqueció enormemente nuestras prácticas, los seminarios que nos dictó fortalecieron nuestro gusto por la observación… Observen, escriban, no pasen por alto los detalles, estos siempre tienen sentido … La observación aclaraba y enriquecía nuestra práctica, porque situaba lo fundamental en el corazón de nuestro oficio: la mediación »(p. 185-186).

« Con Serge Boimare, volver a las historias que han atravesado siglos ». Aquí otro encuentro notable: « Serge Boimare cuenta cómo los niños que rechazaban voluntariamente cualquier educación escolar, eran capaces de apasionarse por grandes obras literarias: la Biblia, la Odisea, la Mitología clásica, los cuentos de Grimm o la obra de Jack London y Julio Verne … « (p. 197).

Geneviève nos cuenta cómo todos estos encuentros fueron fructíferos: « René Diatkine, Sarah Hirschman y Serge Boimare, estos hombres y mujeres con un corazón inteligente, para usar la expresión de Hannah Arendt, me inspiraron cada uno a su manera hacia aquello que ha estado en el centro de mi trabajo … Ellos comparten la confianza en que los encuentros que proponen las bibliotecas pueden contribuir a transformar vidas difíciles, abriendo. mediante la lectura, nuevas vías… Me aportaron mucho estas personas que admiro por su humanidad… Esto es lo que siempre ha animado mis intervenciones en Francia y en otras partes del mundo /../ en lugares donde los bibliotecarios han deseado dar nueva vida a sus instituciones (p. 201-202).

EXPERIENCIAS DINÁMICAS EN PAÍSES DEL SUR.

En su itinerario profesional Geneviève visitó varios países del sur que la solicitaron. Este libro describe sus numerosas visitas de trabajo que dieron origen a bellos encuentros. Porque lograba empatía con sus interlocutores, Geneviève llegaba a aprender mucho de estas experiencias en América Latina, África y Asia. En un contexto de pobreza y a menudo de injusticia, Geneviève describe una multitud de experiencias de campo, llenas de generosidad y de humanidad.

« Me impresiona la imaginación de estos mediadores, la diversidad de pequeñas unidades de lectura que tiene en cuenta la diversidad de personas y de situaciones … Así, en Guanajuato, México, para que lleguen las historias Liliana no duda en aprovechar el tiempo que la gente pasa en esos buses destartalados que hacen parte del panorama latinoamericano, allí ella cuenta, muestra los álbumes página a pagina … En la Ciudad de México, una o dos veces por semana, por la noche, Nestor recibe padres, jóvenes y niños del vecindario … La “sala de lectura” se organiza en una habitación de su casa que da a la calle … ahí se cuenta, se lee en voz alta textos que llegan a la gente, todos intercambian sus impresiones en un ambiente de alegría… En otro lugar, en un jardín público en Jinotepe, en Nicaragua, entre el columpio y el tobogán, hay una especie de pequeño refugio hechizo donde los niños pueden detenerse para largos momentos de lectura. Algunos se instalan en mesitas, la elección de los libros es notable, al igual que la concentración de los niños en medio de la agitación ambiente (p 248-250). « Vi a estos modestos pioneros en su trabajo. Admiré su simplicidad, su gusto por la excelencia, el rigor de sus reflexiones. Disfruté de su alegría y de su contagioso entusiasmo. Así nacen y se desarrollan -aquí y allá- este tipo de iniciativas que van haciendo camino. El trabajo en red es esencial para este pequeñas unidades… »(p 250).

Geneviève cita al gran educador brasileño Paulo Freire: “los hombres se educan entre sí en la transformación del mundo”[1]. « He encontrado allá iniciativas iluminadas por este mismo espíritu, aunque se den en lugares diferentes. Sus autores comparten el mismo deseo de unirse a los marginados, de acercarse a aquellos que a menudo no son reconocidos por los organismos educativos y culturales. Tienen muy en alto a la lectura y a las bibliotecas, porque los habita una preocupación por la justicia que los lleva a dirigir gran parte de sus esfuerzos hacia los olvidados. Debido a que se acercan a ellos y los escuchan, conocen la riqueza de estas personas excluidas y crean espacios de encuentro donde pueden encontrar un lugar y tener una voz (p. 214). Así, en estos países del Sur, Geneviéve describe una calidez humana y una vitalidad que uno descubre a través de historias y de encuentros con personas excepcionales.

« DENNOS LIBROS, DENNOS ALAS »

Este libro se desarrolla en capítulos cortos, cada uno sobre un tema específico: un episodio de vida, un encuentro, una actividad, un libro, una pregunta … en total más de 130 unidades de lectura de fácil acceso. Es posible leerlas por separado o en su orden, entrando así de principio a fin en el hilo del relato de este libro. Nos lleva en un movimiento de encuentro en encuentro, de descubrimiento en descubrimiento. Este libro nos abre un horizonte. « La biblioteca es un territorio de vuelos”: « dennos libros, dennos alas » según la bella fórmula de Paul Hazard. Hay ahí, en la biblioteca, como una fuente donde uno puede probar el agua viva de la lectura y de los encuentros, un lugar donde todos pueden ser reconocidos y pueden ser escuchados, donde se aprecia una singular manera de vivir juntos. En ella soy testigo del despertar del niño que, gracias a sus descubrimientos, nace al mundo y se asombra; allí tengo el placer de compartir todo esto con aquellos que son sensibles a la inteligencia y a la imaginación de los niños »(p 262).

fin


[1] Pedagogía del oprimido [1970], (Buenos Aires: Siglo XXI, 2008), 69 (Referencia del traductor).

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