La bibliothèque, terre nourricière

Nul doute, on vient à la bibliothèque pour se nourrir de 1000 façons. On se nourrit de récits, de contes, d’œuvres belles et savoureuses. On goûte aussi à toutes sortes de cuisines. On les prépare, on en hume les odeurs, on s’en régale.

À Clamart, tous les mercredis, dans les premières décennies, comme les journées étaient chargées, – les enfants étaient fort nombreux – ; comme nous avions souvent la visite d’étrangers venus de loin pour faire connaissance avec cette bibliothèque connue dans le monde entier, nous avions table ouverte. Juliette, la femme de service, préférant l’art culinaire à celui du ménage, aimait nous mijoter quelques mets de son Auvergne natale et cela sentait fort bon. Michel, un ancien lecteur, me disait combien il aimait ces odeurs de bonne cuisine, lorsqu’il arrivait le mercredi matin. Pour lui, la bibliothèque avait ainsi tous les charmes d’une maison vivante et accueillante.

À la veille de l’ouverture de la bibliothèque des enfants de Clamart, en octobre 1965, j’avais été chargée de la présenter aux nombreux journalistes venus découvrir ce lieu inhabituel. J’insistais sur la diversité des modes de connaissance, des formes de cultures et de l’ouverture au monde. Je mentionnais les ateliers proposés aux enfants et je citais l’atelier cuisine. Celui-ci me paraissait digne d’intérêt. La bibliothèque ne se limite pas au prêt de livres. C’est un lieu du faire, du faire ensemble, du faire pour les autres et pour la communauté. C’est le lieu de tous les arts.

Lorsqu’il s’agit de préparer une fête, les enfants mettent volontiers la main à la pâte. Les parents et grands-parents peuvent aussi participer à cet atelier : la bibliothèque est un lieu de transmissions culturelles. C’est ce qui se vit à La Petite Bibliothèque Ronde de Clamart : des mamans venues du monde entier ont été invitées par les bibliothécaires à constituer un livre de cuisine avec leurs meilleures recettes. Ce livre fait désormais partie des collections de la bibliothèque.

En ce mois de décembre, autour de la Noël et de la Saint-Sylvestre, autour du Jour de l’An, j’ai vécu de très heureux moments de fêtes qui auraient pu trouver leur place dans une bibliothèque de quartier. Ils avaient une saveur particulière, car ils prenaient en compte la présence de familles venues d’ailleurs et certaines de leurs traditions. L’art du conte et les traditions culinaires des uns et des autres s’entremêlaient. On avait vraiment du plaisir à écouter, à être ensemble, à raconter et à découvrir des résonances qui retentissent à travers tous les continents.

Un dimanche, je me rends à une rencontre organisée par les associations Contes et rencontres et Le Goût de l’Autre. Au menu : dégustation culinaire et dégustation de contes savoureux. Cela se passe à la librairie La terrasse de Gutenberg dans le 12ème arrondissement de Paris ; une librairie très vivante, chaleureuse. De façon évidente, les clients, nombreux, sont heureux de s’y retrouver.

Notre rencontre se passe au sous-sol. J’arrive en retard ; les contes ont commencé. Alix de Finance et Anne de Margerie de l’association Contes et rencontres racontent de manière 9782226220165-j552046_f-jpgsimple, sensible, comme en famille, au cours des repas. C’est très goûteux. On savoure ces moments intimes, informels. Les conteuses ont puisé dans toutes sortes de recueils de contes, en particulier ceux qui ont été rassemblés par Henri Gougaud. Au bon bec. Albin Michel 2012 De petits bréviaires du bien vivre et du bien manger, dit-il, où tu trouveras les vertus, bontés et secrets des légumes, fruits et fines herbes – et L’amour foudre. Points 2007.

Alix de Finance, ce jour-là, nous raconte, version Gougaud, l’hospitalité afghane ; la soupe de pâtes, un conte de tradition juive. Anne de Margerie raconte le grain de riz, conte d’origine russe et bien d’autres encore. Pour en savoir plus, interrogez : http://contesetrencontres75.wixsite.com/contes

Pour cette rencontre, cette association a fait alliance avec l’association au nom porteur : Le Goût de l’Autre qui organise chaque mois un dîner partagé entre « Français » et migrants. Une quinzaine de « dîneurs » se réunissent pour discuter, prendre le temps de connaître l’autre, autour d’une table aux saveurs du monde.

Ce que je découvre à La Terrasse de Gutenberg, nos bibliothèques peuvent s’en inspirer. Ce qui m’avait frappée à la New York Public Library où j’ai travaillé pendant presque 2 ans, c’était la place donnée aux nouveaux arrivants qui venaient vivre dans la grande ville. Les collections de livres, les Heures du Conte traduisaient la diversité de leurs cultures. Tous se savaient reconnus à la bibliothèque. Beaucoup m’ont dit que la bibliothèque était devenue tout-de-suite comme leur deuxième maison. Aujourd’hui, nous allons plus loin avec la culture du bien manger : chacun, venu de loin, peut devenir transmetteur pour la communauté. Aux enfants, l’occasion de découvrir et prendre conscience, avec l’aide de parents et grands-parents, de la richesse de leurs traditions culinaires.

Dans le sous-sol de la librairie, les contes se dégustaient de diverses manières. Le livre Plats d’existence, 54 recettes, 18 dîners pour inviter le monde à sa table nous rassemblait. (Les éditions de l’Atelier, 2012) Il avait permis de prolonger le charme de la découverte de tel ou tel conte et nous avons tous eu ainsi l’occasion de savourer certains mets. Contes et rencontres, le nom de l’association, est bien trouvé et quel beau programme !

Pour la traditionnelle Galette des Rois, je suis allée à Belleville. À la terrasse de Gutenberg, j’avais fait la connaissance de Robert, originaire du Cameroun. Il avait organisé une rencontre à La Maison des Associations du 20ème arrondissement. (www.marmitedor.org) Son flyer annonçait, « à la suite du tirage de la Galette, une animation artistique et culturelle avec danses et textes ». Étaient présents une majorité d’Africains. On y échangea des recettes de cuisine. On y dégusta des gâteaux traditionnels au manioc préparés par un membre de ce groupe qui l’avait appris de sa mère et sa grand’mère. Chacun voulut lire à haute voix des recettes trouvées dans un recueil de cuisines africaines. Ils s’en régalaient.

Mais pourquoi se réunir pour cela dans la maison anonyme des associations ? Les bibliothèques publiques de cet arrondissement sont très dynamiques et fort accueillantes. Je suis sûre qu’elles auraient eu plaisir à accueillir une semblable réunion. Pour tous, c’est l’occasion de découvrir un lieu chaleureux, ouvert en permanence et riche en documentation de toutes sortes. Une occasion de rencontrer l’autre et d’être reconnu.

Pour en savoir plus : quelques ouvrages de Geneviève Patte.

laissez-les-lire-couvLaissez-les lire. Mission lecture. Gallimard Jeunesse. 2012.

 

 

 

livre_g-patte_couv154x240Mais qu’est-ce qui les fait lire comme ça ? L’histoire de la femme qui a fait lire des millions d’enfants. Les Arènes. L’École des Loisirs. 2015

 

 

 

Ouvrages publiés en portugais : Deixem que leiam.Rio de Janeiro, Rocco, 2012

ouvrages publiés en espagnol : Déjenlos leer, 2014 et Que los hace leer asi ?, 2014, Mexico, Fondo de Cultura Economica.

Biblioteca y vida. Elogio del encuentro.Universidad de Valparaiso. Manifiestos, 2015

Janvier 2017

 

 

 

 

Publicités

6 réflexions sur “La bibliothèque, terre nourricière

    1. Merci pour ce beau commentaire. Il est vrai que les bibliothèques les plus dynamiques s’ouvrent maintenant à toutes les formes d’art, la musique, la danse, la parole, l’expression dramatique. Il faut tenter de reconnaître les cultures des périphéries. Ce n’est pas facile, car elles sont très nouvelles et nous n’avons pas grandi avec elles. Nous pouvons les inviter à nous les faire connaître et reconnaître. C’est ainsi pour les mangas. Elles nécessitent une forme de lecture nouvelle. Des bibliothécaires font appel à leurs lecteurs pour que ceux-ci les initient et proposent un choix de qualité.

      Les ateliers invitent les enfants et les jeunes à faire, à exprimer. Ainsi, ils goûtent le bonheur du partage. Ils peuvent alors avoir une vraie place pour le bien de la communauté. Dans ce qu’on appelle les quartiers, la bibliothèque peut jouer ainsi l’ouverture, l’enthousiasme, la joie de la rencontre et du partage. On le sait, les jeunes ont recours à la violence, parce qu’ils s’ennuient dans certaines de nos cités. Ils ne trouvent pas leur place autrement, ils ne se sentent pas reconnus.

      Geneviève

    1. Je suis frappée de voir comment dans les divers commentaires reçus, la bibliothèque est toujours définie comme un lieu de vie. Comment ne pas se réjouir d’avoir au coeur de nos cités, ce lieu de vie ouvert à tous, à toutes les générations, gratuit. Lieu de liberté, lieu de parole, lieu d’échanges. Pas de structures figées, pas de clubs fermés, pas de groupes constitués. On y vient si on en a envie et là, on est accueilli, écouté comme une personne, sans a priori. Quelle merveille !

      Geneviève

  1. La Bibliothèque est le lieux de tous les possibles ! Un lieu ou les regards se croisent, s’échangent et rêvent. C’est le lieu où le temps n’est plus compté en années mais en émerveillement, en découvertes de soi et de l’autre, en rencontres du réel et de l’irréel.
    Merci Geneviève Patte pour ce partage et à bientôt !

    1. Merci Sonia, j’aime que tu parles de la bibliothèque comme un lieu riche en étonnements. Les enfants nous font part de leurs émerveillements, de leurs surprises et réciproquement nous leur communiquons nos enthousiasmes. C’est ainsi qu’on échappe à la routine. Chaque jour est un nouveau jour.

      Geneviève

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s